Send As SMS

blogue à part

05 juillet 2006

flow

Il y quelque temps de cela, j'avais participé à une discussion sur le forum d'Erik Truffaz. La discussion était lancée par Jérôme, étudiant, qui préparait un mémoire sur le 'flow', état particulier de conscience et de concentration atteint semble-t-il par les musiciens jouant et les sportifs d'élite en action.
J'avis gardé à tout hasard une copie de mes interventions et je les publie ici, dans l'espoir de relancer le débat. N'ayant sauvegardé que mes interventions, manquent tous les autres commentaires de cette discussion, fort intéressants dans mon souvenir. mes excuses donc à Jérôme, Seb#3, Michel, Etienne, Seamus 1, et Jacques. J'aurais volontiers publié l'entier de la discussion si j'avais pu. Peut-être que biloque, modérateur du forum d'Erik, l'a encore en archives?
Bref, voici donc (commentaires) un extrait de cette discussion sur le flow, bonne lecture à tous.

8 Comments:

At 10:46 AM, malcolm said...

Bonjour tout le monde
Enfin une discussion intéressante dans un forum parlant de musique !
Je ne peux qu’y sauter à pieds joints.
Quelques éléments de réflexion :
Le « flow » en question est indissociable d’une certaine perception du temps : à savoir un état de permanence, de présent perpétuel. Or la musique est un art du temps, c’est-à-dire de l’éphémère. Elle est donc selon moi entre tous les arts celui qui prédispose le plus à cet état. Je dirais même que l’essentiel dans l’art du musicien consiste en sa capacité à se mettre dans cet état, c’est à dire à « coller » à l’instant. Et c’est cela improviser : se mettre en résonnance avec les partenaires musiciens, avec le public, avec l’accoustique de la salle, etc…
Certains musiciens se définissent comme des antennes : ils développent leur capacité à capter l’énergie, la vibration du moment pour l’amplifier et la rendre perceptible à ceux qui écoutent.
Je crois que la musique est indissociable de l’improvisation, qu’il n’y a pas de musique sans improvisation. De sorte que pour moi il n’y a pas de véritable démarche musicale sans la recherche et la pratique assidue du « flow ». Il en est de même pour l’interprétation de pièces écrites (musique classique) : une bonne interprétation est « ressentie », « habitée », « inspirée », « vivante », …improvisée. Contrairement à une éxecution mécanique, fidèle à la lettre (ce que peut faire une machine).
Tous les musiciens, depuis la naissance de la musique (qui se confond sans doute avec la naissance de l’humanité) jusqu’à nos jours, ont en commun cette agitation caractéristique des neurones que l’on nomme ici « flow ». Certains plus souvent que d’autres, certains plus intensément que d’autres. Certains sont meilleurs musiciens que d’autres.


Questions:
- peut-on connaître le « flow » en mixant des platines ?
- peut-on connaître le « flow » en composant de la musique ?
- la musique vue sous cet angle peut-elle etre définie comme art ? ou plutot la musique en tant que pratique peut-elle produire des œuvres d’art ?
- et l’enregistrement sonore dans tout ça ?

Question subsidiaire : l’improvisation et le « flow » comme corollaire de notre finitude (notre conscience d’être mortels, éphémères).

:-) malcolm

 
At 10:47 AM, malcolm said...

bonjour tout le monde
je me permets de réagir aux messages de seb#3 (à quand un cd live?...) et de michel (heures de vol sur scène...jouer, jouer, jouer):
Pour ma part le flow dont on parle ici constitue l'essence même de la musique; il la définit. de sorte qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de musique dans un disque.
je m'explique brièvement:
Pour moi il n'y a de musique que dans l'instant éphémère où elle est produite, il n'y a de parole vivante que dans le souffle et le crachat d'une bouche et le disque est une lettre morte. Il représente la vaine et impossible recherche d'immortalité de toute notre culture (ce dernier point mérite d'être développé mais ce n'est pas mon propos ici).
Ainsi donc, chers amis du flow, pour que vive la musique, plutôt que de rechercher le dernier cd et de courir l'acheter, cherchez plutôt des lieux de concerts et envahissez-les. Ce n'est qu'ainsi que les musiciens pourront jouer, jouer et encore jouer.

:-) malcolm

 
At 10:47 AM, malcolm said...

Bonjour Michel,

Je l'avoue de bon coeur: j'aime bien un brin de provoc'.
Mais je n'en pense pas moins...

Pour ma part, j'espère bien qu'il n'est pas indispensable d'avoir écouté (en live ou en disque d'ailleurs) Charlie Parker, John Coltrane, Monk, Jimi Hendrix ou Led Zep... pour devenir musicien.
Ou alors c'est inquiétant, parce que la liste risque forcément de se rallonger et qu'à partir d'un certain stade il sera carrément impossible de devenir musicien!
Ceci dit j'espère que nous aurons l'occasion de croiser le flow tôt ou tard.
Amitiés

:-) malcolm

 
At 10:50 AM, malcolm said...

Seb tu dis qu’il faut arrêter d’être égoïste. Soit. Pour moi ça veut dire que je me préoccupe du sens de ce que je joue. Que je me préoccupe surtout de la façon dont ceux qui m’écoutent perçoivent ma musique et la « comprennent ». Que je me demande quel rôle social, communautaire, la musique doit jouer, etc… C’est pourquoi cela me concerne si les auditeurs écoutent qqch qui n’a plus de sens, SURTOUT s’ils ne s’en rendent même pas compte.
Note que si tout le monde préfère comme toi écouter Mozart ou toi ou moi sur disque plutôt qu’en live, quelle qu’en soit la raison, on peut tous aller se rhabiller…
Proposition : il y a tout ce qu’il faut de musique dans un disque. Il y a assez de disques intéressants aujourd’hui pour ne jamais écouter la même chose 24h sur 24 toute une vie durant. Arrêtons de jouer :la musique n’a plus besoin de musiciens pour exister !?!?

:-) malcolm

 
At 10:51 AM, malcolm said...

Michel je pense vraiment qu’il n’y a pas de musique dans un disque. Je ne crois pas que la musique (dans la totalité du phénomène) puisse être enregistrée.
A bien des égards on peut comparer l’exercice de la musique à l’acte amoureux.
Eh bien s’il peut y avoir de l’amour entre deux personnes faisant l’amour, y en a-t-il pour autant dans l’enregistrement video de ces deux mêmes personnes faisant l’amour ? Et à part la possible commercialisation de cet enregistrement, quel intérêt ?

Je propose donc une petite maxime provoc’ du cru :
Le disque est à la musique ce que le porno est à l’amour.

:-) malcolm

 
At 10:51 AM, malcolm said...

Voilà, voilà
Désolé d’avoir tant tardé à réagir mais j’étais en tournée alors bon.

Etienne désolé mais je ne crois pas détenir la vérité absolue. Je n’en exprime pourtant pas moins mon avis personnel (et sincère malgré j’en conviens un petit peu de provoc’ dans la forme) sur ce forum en espérant bien évidemment une réaction pour pouvoir en discuter. Sinon à quoi bon un forum ?

Si j’ai sauté à pieds joints dans cette discussion sur le flow c’est que la question m’interpelle depuis longtemps. J’ai voulu préciser et formuler pour moi-même l’essentiel de mon art de musicien, afin de pouvoir l’exercer avec sincérité et vérité. J’ai ainsi été amené à radicaliser mon propos, à m’énoncer une définition de la musique qui me convienne et qui me permette d’avancer. De sorte que pour moi la musique c’est quand je joue.

Alors voici où j’en suis dans mes réflexions : il n’y a effectivement pas de musique dans un exemplaire de Kind Of Blue (disque magnifique j’en conviens aussi), pas plus que dans une partition de Bach ou de Mozart. Pour les oeuvres composées il n’est de musique que lorsque celles-ci sont jouées, interprétées, et alors la musique est le fait du musicien, non du compositeur. Un disque ou une partition est une œuvre d’art, et certains disques sont de grandes œuvres d’art, témoins du génie de leurs créateurs et pourquoi pas de la grandeur de l’esprit humain.

Je reviens sur l’intervention de Seamus 1 sur la grimpe : la grimpe c’est quand on grimpe. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut atteindre le flow. Aucun documentaire ou manuel de grimpe ne peut remplacer l’expérience vécue du grimpeur. Un autre exemple, peut-être plus proche de la musique : la danse. On peut filmer la danse avec art et talent, on appelle cela de la vidéo-danse. Mais ce n’est pas de la danse. Il n’y a pas de danse, pas de flow, en dehors de l’expérience du danseur qui met son corps en mouvement.

On peut être chorégraphe sans être danseur. On peut aussi être compositeur sans être musicien. A ce titre de nombreuses pièces de musique électronique ont été crées par des artistes (et parfois des artistes de grande valeur) qui n’ont aucune expérience en tant que musiciens, qui n’ont pas expérimenté et développé le flow, cette agitation des neurones caractéristique du musicien qui joue ( la même identique depuis la nuit des temps). Cela n’enlève rien à leur valeur artistique mais ce n’est pour moi pas de la musique car il n’y a de musique que dans l’acte de jouer.

Alors peut-être que la musique n’est pas un art, du moins au sens occidental du terme, car elle ne peut produire d’œuvres d’art puisqu’elle est par définition éphémère.
Ou alors elle l’est au sens où l’entend la culture orientale (très avancée selon moi sur la question du flow) : c’est-à-dire au même titre que les arts martiaux, ou la grimpe, ou toute autre activité humaine provoquant cette concentration, cette immersion dans le temps et dans l’acte dont il est question ici sur ce forum (merci jérôme).

Essayez donc de suggérer à un aïkidoka qu’un film sur l'aïkido (aussi excellent soit-il) EST de l’aïkido. Il vous répondra que ce film n’a rien en commun avec l’univers infini qu’il découvre au travers de sa pratique de l’aïkido, car il ne sert pas les mêmes objectifs, il ne peut en aucune manière lui apporter la connaissance de soi et du monde que lui apporte son art.

Voilà j'espère que je me suis un peu mieux exprimé. Désolé d'en avoir choqué certains avec le coup du porno.

:-) malcolm

 
At 10:52 AM, malcolm said...

Bonjour Jacques


Pour te répondre je ne crois pas que le flow soit un état que puisse atteindre un spectateur/auditeur (à moins qu’il ne se mette à danser) car c’est un état qui résulte d’une immersion profonde dans un acte. Comme l’a dit je crois Michel Benita plus haut dans cette discussion, cet état n’est pas à confondre avec une émotion, une excitation ou simplement le plaisir de jouer, il faut pour l’atteindre beaucoup de pratique. Un sportif ne vit pas la même chose qu’un spectateur assidu de stade2.

Il me vient une réflexion que j’ai envie de soumettre sur ce forum. Elle est pour moi nouvelle et j’aurai je pense de la peine à la formuler clairement. J’essaie néanmoins en tâtonnant (précaution: Je n’énoncerai pas de vérités absolues, juste quelques réflexions et interrogations issues de ma propre expérience individuelle et subjective):

Pour moi la musique se définit comme l’acte de jouer, de sorte que dans mon expérience de la musique, il n’en est pas en dehors des moments ou j’en joue. Bref en ce qui me concerne la musique est faite pour etre jouée, et non écoutée. Bien sur il y a entre des musiciens qui jouent une grande écoute mais il s’agit d’une écoute active d’un genre particulier, soumise à l’acte de jouer (même de jouer le silence !). Lorsque j’écoute un disque ou un concert, je ne peux en aucun cas ressentir ce que je ressens en jouant, c’est à dire le flow. Je suis ému par la beauté de ce que j’écoute, par sa perfection, par sa facture, par la virtuosité technique ou émotionnelle des musiciens, par leur capacité à atteindre l’état de flow, par tout ce que je découvre et apprends et qui me ramène à ma pratique instrumentale (le son, les gammes, les harmonies, rythmes, formes etc…), tandis que lorsque je joue, comme disait erik, je ne pense pas, je suis. Il me semble que l’écoute de la musique n’est là que pour m’enseigner une technique que je ne pourrai mettre en pratique qu’en jouant. Un concert est pour moi en quelque sorte une leçon de musique.

D’autre part j’ai pu expérimenter l’écoute et la qualité particulière des publics africains ou sud-américains par exemple, dans des pays ou la majorité de la population dispose d’une véritable culture musicale, c’est-à-dire d’une pratique musicale (tous savent plus ou moins jouer d’un instrument). Ces publics font preuve d’une curiosité incroyable vis-à-vis de toutes sortes de musiques. Cette curiosité est, je pense, nourrie par leur propre expérience, leur propre pratique de musiciens. Je crois en fait que lorsque nous sommes touchés par le jeu d’un musicien, nous le sommes par sympathie, c’est-à-dire dans la mesure ou son jeu résonne, de façon consciente ou non, avec notre propre culture et expérience de la musique. Je ne pense pas que l’on puisse apprécier quelque musique que ce soit sans avoir ne serait-ce que des bribes de pratique musicale, sans savoir taper dans les mains, chanter une berceuse, une chanson à boire, « on est les champions… », etc…

Or entre tous les arts (toutes les pratiques) conduisant au flow, la musique est une des rares techniques collectives de flow (le fameux interplay), alors que la plupart des autres techniques sont solitaires. Elle représente donc une démocratisation du flow. Le flow pour tous en quelque sorte.

J’imagine ainsi une société dans laquelle tous seraient musiciens, ou tous disposeraient de cet accès au flow privilégié. Alors il devient évident qu’en musique il n’est question que de flow, tout le reste n’étant que moyen d’y parvenir, c’est-à-dire langage, techniques, maitrise instru-mentale, et que la seule chose qui importe, comme le disait Michel Benita, c’est jouer, jouer, et encore jouer.


:-) malcolm

 
At 2:08 PM, sismik said...

La conscience éveillée est enracinée dans le non manifesté et est ultimement une avec lui. Elle se sait être cela. Même pour une chose simple comme de percevoir un son, comme une note ou un accord, si vous les percevez dans un état de grande vigilance et d'immobilité profonde, libre du passé ou de l'avenir, à ce moment-là, c'est le non manifesté. A ce moment-là, vous n'êtes plus une personne. Le non manifesté se perçoit lui-même dans la forme. Et il y a toujours une sensation de bonté dans une telle perception.

C'est de là que surgit tout action et celle-ci est alors d'une toute autre qualité que l'action qui surgit de la conscience non éveillée - qui a besoin de quelque chose et cherche à se protéger.

C'est de là que surgissent ces qualités intangibles et précieuses qu'on appelle amour, joie et paix. Elles font corps avec le non manifesté. Elles émergent de cela.

Un être humain qui vit en connexion avec cela et agit ou interagit devient une bénédiction pour la planète, alors que la personne non éveillée pèse lourdement sur la planète.

Pour moi, Maclolm est un "musicien" éveillé et je peux facilement mettre en rapport cette discussion passionnante avec la conscience éveillée et ainsi comprendre le sens de ce qu'est la musique pour lui...

 

Enregistrer un commentaire

<< Home